« Je ne suis pas jolie, dit Eun Ju avant de se gondoler en baissant la tête, comme le font les filles d'ici dès qu'elles achèvent une phrase. J'ai le nez trop petit, les yeux bridés et, surtout, des points sur le visage. » Des « points » ? Trois ravissantes taches de rousseur... Est-ce que ses complexes ont empêchés Eun Ju, qui garde le secret de son âge avec des ruses d'agents double, de se marier ? Possible : au pays du Matin calme, on ne badine pas avec la beauté. A Séoul, où il faut en toute circonstance « sauver la face ». L'harmonie du visage, le teint « zéro défaut » et la peau « qualité totale » ont une telle importance qu'une imperfection physique, même dérisoire, peut foutre une vie en l'air. Les Coréennes ne sont pas les premières consommatrices de cosmétiques au monde par hasard : quand une Française utilise en moyenne 3.5 produits différents par jour, une Coréenne s'en tartine jusqu'à 9.. en moyenne !
Ici, les habitudes de beauté sont plus sophistiquées qu'ailleurs. Dans ce pays machiste et conformiste, l'apparence est primordiale. Surtout celle du visage, sur lequel les devins pétris de culture confucéenne lisent le caractère d'une personne. Résultat : coller aux critères de beauté en vigueur est quasiment une obligation sociale. Etre belle ? « Cela signifie avoir un petit visage ovale et fin, une peau blanche et unifiée, des yeux en forme d'amande, un nez long et droit, une bouche bien brillante et, bien sûr, pas un kilo en trop », explique avec un sérieux tout coréen mademoiselle Pi, responsable de la beauté d'un magasine féminin en Corée et parfaite représentation de ce portrait-robot...
Trouver un mari, des amis, un travail ou même un appartement lorsqu'on n'entre pas dans ce moule étroit relève du parcours du combattant... Ici, une femme qui a des grains de beauté, une mâchoire carrée, des yeux très bridés, des pommettes saillantes, un teint trop foncé, et pèse plus de 50 kilos a du souci à se faire. Tout ce qui, selon nos critères occidentaux, a un peu de caractère est ici mal vu, au point de devoir être gommé par tous les moyens : produits cosmétiques, bien sûr, mais aussi laser du dermatologue et bistouri du chirurgien esthétique, deux pratiques complètement banalisées.
« En Corée, la beauté est une politesse », résume le gardien de l'incroyable musée de la Cosmétique, propriété du groupe Amore Pacific, le prospère numéro un coréen. Où l'on découvre une tradition cosmétique ancestrale, un extrême raffinement dans la mise en scène des produits. Au Moyen Age, les femmes se dessinaient deux ronds rouges sur le haut des joues pour signifier leur timidité. Aujourd'hui encore, discrétion, délicatesse et réserve sont les attributs majeurs d'une belle fille... Sans oublier sa jeunesse, détail capital ! Car, ici, le temps passe plus vite qu'ailleurs : le pays a tourné la page du respect traditionnel pour les anciens, et le jeunisme est l'obsession nationale numéro un. Même le président de la République s'est fait lifter. Au-delà du 25 ans, une jeune fille passe pour une « adjuma », une mamie. Plus question, pour elle, de prétendre aller danser un soir au Nile, la boîte la plus branchée du moment ! Et la jeune génération (66% de la population a moins de 35 ans), élevée dans le culte de la réussite sociale à tout prix, sait que tout se joue avant 25 ans : c'est l'âge auquel actrices, mannequins, présentatrices télé ou chanteurs, devenues « has been » en quelques années, cherchent à se reconvertir.
La ridule est donc le cauchemar de la Coréenne, qui a pourtant, selon les chercheurs du groupe L'Oréal, l'une des plus belles qualités de peau du monde... Il n'est pas mal vu d'offrir une crème antirides à une bonne copine, pourvu qu'elle ait 22 ans révolus ! Tout, elles feraient tout pour ressembler aussi longtemps une jeune fille pure et éthérée, plus proche de l'enfance que de la sexualité. Le sexe, voilà l'ennemi pour ce peuple très pudique : « La femme asiatique que l'on voit parfois dans les magasines féminins en France, bronzée, les cheveux longs très noirs, les yeux charbonneux, moulée dans une robe fendue et portant du rouge à lèvres très rouge, cela nous choque. C'est affreux, arrêtez ! », lance mademoiselle Pi dans un cri du coeur.
Ici, les couleurs franches ne passent pas. Trop violent ! « Et les homme n'aiment pas cela », précise une fille. Ainsi, l'art subtil du maquillage est-il mis au service d'un seul objectif : avoir l'air aussi naturel que Sophie Marceau dans « La Boum ». « Les Coréennes sont les coloristes les plus subtils du monde, explique Vincent Grégoire, chercheur de tendance au cabinet de Nelly Rodi, directeur artistique de marques coréennes et fasciné par Séoul. Leurs goûts sont incroyablement sophistiqués pour les nuances de couleurs comme pour les aspects (poudré, mat, brillant...). C'est le marché cosmétique le plus pointu qui soit ! »
Reste qu'un séjour à Séoul a de quoi faire tourner la tête de n'importe quelle « beauty addict » : entre les spas et saunas, boutiques de manucure, centres d'essayage des produits, leçons de beauté (en stage ou à la télé), et boutiques de tous niveaux croulant sous les produits, difficile de rester insensible à l'appel de la crème ! Dans les innombrables tours entièrement dévolues au shopping, sur les marchés, dans les grands magasins chics, on trouve les meilleures marques du monde. Les observateurs veulent voir dans cette frénésie de consommation narcissique l'apprentissage de l'individualisme, qui jette au rancard les valeurs traditionnelles... Au point que, depuis peu, les soeurs ennemies japonaises, montrées du doigt comme les plus folles consommatrices de futilité du monde, débarquent en masse munies de packages concoctés sur mesure par les agences de voyage nippones, comprenant avion + hôtel + shopping + beauté + cure en spas+ opération en chirurgie esthétique... Et voilà comment Séoul, mégalopole sans charme, est devenue la capitale mondiale de la beauté.
LEE SUN JU (32 ans, 2 enfants)
UNE COREENNE EN SON MIROIR
Voici ce que Lee Sun Ju met chaque jour sur son visage (après deux nettoyages, au lait et à l'eau) : une lotion clarifiante, une lotion hydratante, un sérum lissant, un soin contour des yeux, une crème nourrissante (blanchiment le jour, anti-âge la nuit), un écrant total, une base de maquillage. Assise à sa coiffeuse, elle se maquille : base de teint, fond de teint, poudre et gloss. Jamais de parfum.
Deux fois par semaine, elle se masse le visage, exfolie son corps, qu'elle hydrate chaque jour à l'huile puis au lait. Pas un jour sans spray lustrant sur les cheveux, sans deux démaquillages le soir, un masque de nuit pour le cou ou les mains. Lee Sun Ju n'est pourtant pas une extraterrestre : ces gestes sont ceux de la majorité des Coréennes, quel que soit leur âge...
QU'IMPORTE LE PARFUM, POURVU QU'ON AIT LE FLACON
Dire que Joséphine, la femme de Napoléon, se faisait rapporter de l'essence de musc et d'orchidée de Corée pour se parfumer ! Les Coréennes d'aujourd'hui détestent les odeurs fortes. Ce qu'elles aiment, c'est l'odeur du propre. Celle du savon ou du shampoing, par exemple. La propreté est très importante, car celle du corps est liée à celle de l'esprit, rejoignant l'idée bouddhiste de la purification... Si elles achètent les parfums français, c'est d'abord pour collectionner les flacons... Les plus audacieuses se mettent aux eaux fraîches, comme L'Eau d'Issey, d'Issey Miyake, ou CK One de Calvin Klein, qui sont les chouchous du moment.
MODE : TOUTES ACCROS AUX LOGOS
A Séoul comme ailleurs en Asie, il y a les "branded", les "accros aux marques", lookées Vuitton, Chanel ou Dior des pieds à la tête. Dans leur majorité, les filles, aussi dingues de mode que de beauté, sont plus discrètes, mais ont toutes le même look au même moment. En été ? En général, une jupe droite, un haut féminin (avec des manches et pas très décolleté, pudeur oblige), un petit gilet et de très fines sandales à talons (sur des pieds soignés, mais rarement avec du vernis). Elles sont des centaines comme ça. Peu de couleurs vives, mais du brun, du beige, du blanc, du vieux rose, des verts pastel... Ici, la mode se cache dans les détails : une petite fente, une couture qui tourne, un revers de pantalon plus grand, la broche Camélia de Chanel, la besace Trotter de Dior et le haut Juicy couture ont été les trois hits de la saison de l'été 2003. C'est une élégance appliquée : "L'idée, résume Vincent Grégoire, c'est de ne pas trop en faire, mais le mieux possible."



